|
Le Flamand du terroir, tel qu'on peut se le représenter d'après les tableaux de BRUEGHEL, est effectivement un bon vivant et un facétieux parfois. Le cadre lui-même, la campagne flamande, est généralement plaisant. Et, de fait, ce terroir qui sied à l'oeil, a longtemps correspondu à une agriculture flamande développée et fort en avance sur les pays environnants. Au XVIe siècle, le taux de rendement des semences, soit 7, est alors le plus élevé d'Europe, à égalité avec celui d'Angleterre. Le régime de l'alternance des semailles, le labour profond, le développement de l'élevage et la culture des plantes à usage industriel (lin, chanvre, houblon, orge, tabac) concourent à la prospérité rurale.
La Flandre de Brueghel
Dans ces conditions l'on comprend qu'au XVIe siècle, la densité de la population soit plus élevée qu'ailleurs : 39 habitants au km2 contre 34 en France et 17 dans les pays méditerranéens. De même pour l'espérance de vie moyenne du paysan, supérieure à 30 ans, contrairement au paysan de France. Enfin le régime de la terre est favorable : dès le XVe siècle les baux consentis sont en moyenne de 21 ans, la seule charge imposée étant celle d'un loyer déterminé par avance, ce qui pousse le paysan à faire des projets d'avenir et à investir.
Les distractions du Flamand sont d'abord celles organisées par son milieu de vie, l'Eglise et les confréries, forme religieuse des corporations. En 1535, sous le gouvernement de MARGUERITE de FLANDRE, la grande procession de juin à LILLE rassemble 45 corps de métiers, défilant derrière la bannière de leur saint patron: les Couleuvriniers et sainte BARBE, les Saïetteurs et saint JEAN-BAPTISTE, les charpentiers et saint JOSEPH, les filtiers et saint NICOLAS, les jardiniers et saint PAULIN, les archers et saint SEBASTIEN et saint ARNOULD et les brasseurs, etc. Les fêtes religieuses elles-mêmes, par leur symbolisme, confinent parfois au spectacle : selon la chronique du paroissien de SAINT-SAUVEUR à LILLE, Mahieu MANTEAU, au début du XVIIe siècle, à la Pentecôte, à l'office de Tierce, au moment du Veni Creator, on lâche du haut de l'église un globe de feu, des colombes et oiseaux, des feuilles, des fleurs, ainsi que de petits gâteaux appelés Nieulles.

En 1542, à VALENCIENNES, en Hainaut, la représentation de la Passion et de la Résurrection, au cours de laquelle sont joués 169 rôles par 69 acteurs attire la foule pendant 25 jours.
Le cortège et la musique sont particulièrement prisés en toute occasion: lorsque la confrérie des archers, la SAINT-SÉBASTIEN se rend au tir depuis BAILLEUL jusqu'aux villes voisines, elle se fait précéder d'un orchestre consistant en hautbois et bassons accompagnés d'un tambour, de quelques garçons en livrée et d'un porte-bannière. D'autres distractions organisées sont très suivies outre les processions organisées à l'occasion des dédicaces ou ducasses à un saint patron, les jeux d'adresse se pratiquent en de nombreuses circonstances : Boule flamande, quilles, flèches et fléchettes, tir à l'arc à la cible ou au mât, au papegay .
Les fêtes religieuses sont si fréquentes que l'on atteint facilement 100 jours chômés par an, les réjouissances sont telles que beuveries et banquets sont largement développés: une kermesse à la BRUEGHEL dure plusieurs jours et, sous les archiducs ALBERT et ISABELLE, au XVIIe, le clergé et les autorités sont obligés d'interdire les repas de noces de plus de 48 heures !

Dans ces fêtes, les chansons satiriques ne manquent pas non plus puisque parfois les autorités prennent des mesures à leur encontre, telles que l'interdiction de farcer les princes . Les cabarets sont évidemment l'endroit de prédilection pour de telles manifestations. En 1672, une ordonnance royale défend d'établir de nouveaux cabarets dans un rayon d'un demi-mille autour de la ville de BAILLEUL, ces établissements étant le siège de danses et autres jeux, d'ivrogneries et de rixes .
Heureusement, dans les cités pourvues de rivières ou becques, les joutes sur l'eau, sur la DEÛLE à LILLE, permettent aux plus échauffés d'aller se rafraîchir la tête !
Un témoin oculaire: à BROEKBURG (BOURBOURG), BRUEGHEL vit toujours !
J'y ai passé toutes mes vacances d'enfant et j'en garderai toujours un profond souvenir. Cette bourgade est l'union de BOURBOURG-ville et BOURBOURG-campagne ;la première étant pratiquement complètement francisée tandis que la seconde, s'étendant sur le pourtour de la ville, conservait une pratique flamande. Il y a 60-65 ans, se tenait le mardi matin le marché de BOURBOURG autour de l'église SAINT-JEAN-BAPTISTE; les fermiers des environs ne l'auraient pas manqué car c'était une occasion de rencontres et d'échanges ; ils descendaient de COPENAXFORT, BROUCKERQUE, CAPELLEBROUCK, LOOBERGHE et plus rarement de CRAYWICK, SPYCKER ou LOON-PLAGE.
Ils étaient toujours habillés de sombre, parfois avec un mouchoir foulard à carreaux d'un gris légèrement violacé et avec casquette plate sur la tête ; leurs femmes étaient habillées de sombre, jupe longue et bottines. Les hommes des environs ne s'exprimaient qu'en flamand alors que ceux de BOURBOURG-ville le faisaient en français: pour cette raison les marchands devaient être bilingues mais aussi les paysannes qui, elles, descendaient de leur carriole avec paniers d'oeufs, poules, oies et lapins à vendre aux citadins ; la ville comportait 2 places appelées marché aux vaches et marché aux chevaux, où les tractations se concluaient souvent en flamand car les chevilleurs et maquignons aussi, étaient obligés d'être bilingues.
Si le marché rythmait la vie de la petite région, des fêtes entrecoupaient l'année et étaient l'occasion d'une ébullition véritable qui mobilisait presque toute la population; la ducasse eut toujours lieu le 3e dimanche de septembre et fut la grande fête avec manèges, tirs aux pigeons, frites et friandises et surtout dans chaque famille, ripailles et joie; mes grands-parents, MERCIER-LOOTEN étaient très économes, comme on pouvait l'être à une époque où le standing de vie était très limité, mais à l'occasion des 3 jours de ducasse c'était la fête à la Brueghel : les parents et enfants étaient invités, on mangeait des volailles qui avaient été élevées dans cette perspective, des pâtés avaient été confectionnés et surtout des gros gâteaux: des " koek " aux raisins; il en était ainsi durant les 3 jours mais le " raccroc " qui avait lieu le dimanche suivant, était beaucoup moins fastueux, probablement parce que les bourses étaient à plat...
Une autre fête dont je conserve un mémorable souvenir c'est le carnaval; si les femmes restaient au fourneau, les hommes masqués participaient à un défilé, entrecoupé de chars décorés surtout de blé soit en bottes bien peignées, soit en remarquables ouvrages de blé tressé d'une extrême diversité : c'est à qui en ferait les plus beaux et ingénieux; à l'occasion de ce carnaval, certaines maisons invitaient à y entrer, manger gâteaux et boire de la bière; mes grandsparents habitaient un coin de rue et ainsi ma grandmère invitait-elle les participants à entrer manger de délicieuses crêpes flamandes ; ces crêpes, faites avec de la levure de bière fraîche que l'on achetait aux 2 brasseries de ce gros bourg, étaient confectionnées les jours précédents et gardées à la cave : les petits enfants dont j'étais, étaient chargés de retourner les crêpes chaque jour afin qu'elles ne collent pas et risquent de ne plus faire qu'un bloc de pâte ; quand le défilé s'approchait, ma grand-mère, qui tenait les 2 feux chauffés à point, entreprenait le réchauffage au beurre et les servait à une allure d'autant plus rapide que le défilé continuait à s'écouler lentement; elle était rouge de subir la forte chaleur des foyers et de s'activer... et nous regardions, navrés de voir ces si bonnes crêpes partir à une telle cadence que les assiettes se vidaient très très vite au point qu'il n'y en avait jamais assez; et ma grand-mère échangeait quelques paroles avec les bénéficiaires: toi je te reconnais (à la voix puisqu'ils étaient masqués) tu es X ou Y - et ça durait au maximum 1 heure mais c'était fantastique.
Et tout ce petit monde, toute cette fête vivaient au rythme permanent de la musique traditionnelle flamande qui emplissait toutes les places, rues et ruelles de BOURBOURG en liesse !
|