La Flandre en France
avec le Cercle Michel de Swaen

Hormis cette volonté affirmée, et vécue, de bien vivre, le Flamand possède des qualités fondamentales qui sont révélées soit par les légendes du pays de Flandre soit par des textes et références historiques soit par ces témoignages humains inscrits dans le paysage que constituent les chapelles sur les chemins de Flandre.

Le Flamand tel qu'en lui-même

En premier lieu, le Flamand a tendance à respecter l'ordre établi, surtout si celui-ci lui apparaît d'origine divine. Nombreuses sont les légendes (NOTREDAME des Neiges, des Dunes...) où une statuette découverte en un endroit et transportée en un autre, s'obstine à retourner au lieu où elle a été trouvée jusqu'à ce que l'on l'y laisse en une chapelle bâtie en l'endroit. Dans le conte du petit poisson qui accorde trois souhaits à un garçonnet fils de paysans miséreux, si le petit poisson comble les quémandeurs de louis d'or et emplit leur grange de bois et leur grenier de blé, il entre en courroux lorsque le frère et la mère du gamin osent souhaiter prendre la place du Bon Dieu, de la Sainte Vierge et du petit Jésus ! Aussitôt, ils sont replacés dans leur misère primitive, de laquelle ils ne méritaient pas de sortir.

Kapel Onze Lieve Vrouw van de mirakelen in Kassel, la Chapelle Notre-Dame des miracles à Cassel, par J.C. Bottin

Dans l'histoire du bâton de Saint WINOC, le héros de la légende RATENBOEL, a dû si bien éduquer sa famille que l'effet s'en est fait sentir sur les générations suivantes au point que l'un de ses descendants finit par accéder à la dignité, ô combien respectable ! de sous-préfet !

Respectueux de la hiérarchie, terrestre ou spirituelle, le Flamand est persuadé que le Bien doit l'emporter sur le Mal et que tout acte contraire à la morale est toujours sanctionné tandis que tout acte de bien finit par être récompensé. Les paillards sans foi ni loi qui déshonoraient le château et le pays de TETEGHEM ont été punis par le ciel qui les a foudroyés. A MARDYCK, où l'on avait mal reçu un pèlerin, le remords s'empara peu à peu des esprits des habitants et leur inspira désormais la peur de tous les pèlerins qui se présentèrent. A STEENVOORDE, la veuve qui avait négligé de faire dire des messes pour le repos de l'âme de son défunt mari, sentit chaque jour un peu plus s'abattre un lourd fardeau sur ses épaules jusqu'à ce qu'elle comprit où étaient sa faute et son devoir. Sur l'emplacement où allait s'édifier LILLE, lors d'une apparition miraculeuse, la Vierge MARIE prédit à EMERGAERT, enceinte de LYDÉRIC et pourchassée par le brigand PHINAERT, que l'enfant appelé à naître vengerait son père SALVAERT, tué par PHINAERT alors qu'il se rendait en Angleterre. Et ce fut ce qui arriva...

Naturellement, le Flamand est bien convaincu de la puissance de la Religion et de tous ses Saints. JAN DEN HOUTKAPPER, de STEENVOORDE, ne mit en déroute les envahisseurs Normands que le jour de la mi-carême tandis que les habitants priaient à la chapelle. A MORBEKE, c'est à un coup de sabot du cheval de saint FIRMIN qu'est dû le jaillissement de la fontaine. Le REUZE même de DUNKERQUE qui écumait la région a été un jour touché par la grâce et a changé de comportement. Une autre source est due à sainte ISBERGUE, soeur de CHARLEMAGNE selon la légende, qui voulut étancher la soif de saint VENANT, son directeur spirituel. La confiance en la religion confine parfois à la croyance au miracle en tous domaines : dans les faubourgs de LILLE, à ESQUERMES, au coeur d'un buisson, une image de la Vierge apparait au Comte de Flandre BAUDOUIN IV, lequel en retire la guérison de sa maladie de flux de sang puis la naissance d'un fils bien que sa femme soit âgée de 50 ans !

D'une façon générale, chaque Saint que le Flamand vénère a des pouvoirs fort utiles : saint ROCH protège le bétail des maladies infectieuses, sainte GODELIEVE guérit les humains des maladies des yeux et de la gorge, saint ADRIEN épargne aux Flamands la peste et la famine, saint JULIEN préserve les enfants de la coqueluche et des maladies infantiles. Quand à Saint GANGOEN, qui en réalité n'existe pas même si d'aucun pensent à l'identifier à saint GENGOUL, c'est le Saint qui a été conçu par les Flamands pour que tout puisse  aller bien  (gaen goed), c'est-à-dire pour que les Flamandes puissent trouver un mari, avoir de bonnes relations avec, concevoir de beaux enfants qui ne tarderont pas à grandir, à bien marcher et puis à travailler !

Le Flamand peut donc aussi être facétieux même sur le terrain religieux ! Le mendiant PIETER DE STUTEVRAGER n'hésite pas à tromper son saint patron à la porte du Paradis : utilisant le don du bissac magique que lui a offert saint PIERRE sur terre, à savoir y faire entrer ce qu'il veut, il introduit et enferme saint PIERRE dans son sac puis laisse entrer au ciel tout le monde sans distinction, y compris les fieffés coquins, ne relâchant le portier que lorsque celui-ci promet de le laisser demeurer au Paradis, lui et ses amis peu recommandables ! Le diable lui-même n'est pas toujours plus malin que le Flamand : plusieurs légendes font allusion au diable qui construit un pont sur une rivière agitée au profit d'un village en réclamant simplement l'âme du premier à traverser ce pont du diable : et le premier passant est un cochon !

Parfois il faut l'aide de la religion pour venir à bout du diable : le chevalier qui a vendu son âme au Malin pour se refaire une richesse, avant de se rendre au gibet où l'attend le diable à l'expiration du délai, lève son verre en l'honneur de sainte GERTRUDE : au gibet, il a le plaisir d'y trouver la Sainte, le diable pendu et le pacte fatal déchiré.

Bien mal acquis ne profite jamais, la punition du voleur du bâton de St.Winoc, devant Ratenboel, son légitime propriétaire.

De toutes les façons, le Flamand est constamment partagé, tiraillé même, entre le Bien et le Mal, le Ciel et la Terre, le Paradis et l'Enfer : comme le dit le proverbe, il convient toujours d'allumer un gros cierge pour saint MICHEL et un petit pour le Diable !

L'intendant de LOUIS XIV pour la Flandre Maritime, DE MADRYS, voit bien ce constraste permanent au coeur des fêtes flamandes :  des géants, des représentants du Paradis et de l'Enfer, des Saints et des Diables qui marchent en cortège dans les rues, sont le principal divertissement du peuple... 

Ce contraste est peut-être dû à la persistance de certains éléments païens dans la Flandre chrétienne et l'Eglise a plutôt cherché à succéder harmonieusement au paysage paganiste qu'à heurter de front les traditions primitives : la tradition relative à saint OMER rapporte que ce saint, sur la colline de SITHIU, renverse la statue de MINERVE, pour la remplacer, au même lieu, par un culte de la Vierge ; à SPYCKER, la chapelle SAINT-LEONARD s'élève sans doute sur l'emplacement d'une source antérieurement vouée à une divinité païenne ; au KRUYS BELLAERT de PETITE-SYNTHE, le puits se situe à l'emplacement d'une source également païenne et le lieu n'a été christianisé qu'après découverte d'une relique de la vraie croix par un bélier grattant la terre ; la croyance païenne au chêne a elle aussi été récupérée par l'Eglise : c'est au creux d'un chêne sacré que saint WULMER s'établit à EECKE en 698 ; parfois la légende même, de païenne devient chrétienne : l'histoire de la fille du diable qui, avec le secours de la religion, sauve son fiancé, son petit soldat, de son père et de sa mère, n'est rien moins qu'une histoire d'ogre christianisée ; l'usage attesté à certaines chapelles de  lier le mal , et qui consiste à attacher aux grilles des jarretières, des fils, des cordons, des fichus, est attesté dans la mythologie germanique : l'on fixe le mal à la demeure du dieu, puis du Saint, et lorsque le tissu tombe par terre, l'on est libéré du mal : la chapelle de la Passion au Mont des Cats, ainsi que celle dédiée à la flamande sainte GODELEINE près de WIERRE-EFFROY dans le Boulonnais, et celle d'HASNON près de SAINT-AMAND, en constituent de bons exemples.

Église d'Hazebrouck

Enfin, le Flamand est généralement reconnu comme doté de solides qualités pratiques et sociales. Selon le rapport fait à Louis XIV par DUGUE DE BAGNOLS, Intendant à LILLE, les Flamands  sont de bonnes gens en qui l'on peut se fier  ; l'épargne est une vertu répandue :  les femmes ont de l'esprit et aiment le luxe et, comme elles sont de bonnes ménagères, elles tâchent d'épargner dans leurs maisons ce qui est nécessaire pour paraître avec éclat dans le public  ; et selon DE MADRYS,  mettre souvent la main à la bourse est chose peu agréable aux Flamands .

Sens de l'épargne ne rime cependant pas avec égoïsme : en 1455, en raison des difficultés économiques, 80 familles sur les 340 que compte la paroisse SAINTE-CATHERINE à LILLE, sont secourues par les aumônes.

Courage et sens du travail caractérisent également le Flamand : selon DUGUE DE BAGNOLS,  il n'y a guère de pays au monde où les habitants soient plus laborieux que dans la châtellenie de LILLE  ; DE MADRYS précise qu'ils sont  assez laborieux soit pour la culture des terres soit pour les manufactures ou pour le commerce que nulle nation n'entend mieux qu'eux... ils ont de l'esprit et du bon sens... ils sont habiles dans les affaires... ils trompent quelquefois ceux qui s'imaginent être plus fins qu'eux.

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